{"id":793,"date":"2019-09-20T11:07:18","date_gmt":"2019-09-20T10:07:18","guid":{"rendered":"http:\/\/lamaisongueth.eu\/?p=793"},"modified":"2019-09-20T11:07:18","modified_gmt":"2019-09-20T10:07:18","slug":"etre-cultive-cest-devenir-etranger-a-soi-meme-conference-de-jean-yves-trepos","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lamaisongueth.eu\/fr\/etre-cultive-cest-devenir-etranger-a-soi-meme-conference-de-jean-yves-trepos\/","title":{"rendered":"Etre cultiv\u00e9, c\u2019est devenir \u00e9tranger \u00e0 soi-m\u00eame, conf\u00e9rence de Jean-Yves Tr\u00e9pos"},"content":{"rendered":"<p><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00ab\u00a0Etre cultiv\u00e9, c\u2019est devenir \u00e9tranger \u00e0 soi-m\u00eame\u00a0\u00bb<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>Hoste, La Maison G\u00fcth, 14 septembre 2019<\/b><\/p>\n<p align=\"center\">***<\/p>\n<p align=\"center\">Texte int\u00e9gral de la conf\u00e9rence de Jean-Yves Tr\u00e9pos<\/p>\n<figure id=\"attachment_794\" aria-describedby=\"caption-attachment-794\" style=\"width: 755px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.lamaisongueth.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/RameausNeffeGoethe.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-794 size-full\" src=\"http:\/\/www.lamaisongueth.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/RameausNeffeGoethe.png\" alt=\"Le neveu de Rameau, traduction en allemand de Goethe, page de couverture\" width=\"755\" height=\"1199\" srcset=\"https:\/\/www.lamaisongueth.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/RameausNeffeGoethe.png 755w, https:\/\/www.lamaisongueth.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/RameausNeffeGoethe-189x300.png 189w, https:\/\/www.lamaisongueth.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/RameausNeffeGoethe-645x1024.png 645w\" sizes=\"auto, (max-width: 755px) 100vw, 755px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-794\" class=\"wp-caption-text\">Le neveu de Rameau, traduction en allemand de Goethe.<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0Dialogue de Diderot traduit du manuscrit et accompagn\u00e9 de notes\u00a0\u00bb<\/i><\/figcaption><\/figure>\n<p>Pour commencer, deux pr\u00e9cautions.<\/p>\n<ol>\n<li>La premi\u00e8re, en r\u00e9ponse \u00e0 une question qui pourrait vous venir imm\u00e9diatement.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Quel rapport pourriez-vous trouver entre ce texte de Diderot et le titre de cette conf\u00e9rence\u00a0? Bien s\u00fbr, il est suffisamment g\u00e9n\u00e9ral \u2013 il parle de ce que c\u2019est qu\u2019\u00eatre cultiv\u00e9, donc de la culture \u2013 pour qu\u2019on y devine une correspondance\u00a0:<\/p>\n<p>-apr\u00e8s tout, nous venons d\u2019entendre le dialogue entre deux \u00eatres cultiv\u00e9s (ils ont de la culture savante en arts, lettres et sciences)\u00a0;<\/p>\n<p>-ces \u00eatres cultiv\u00e9s ont des habitudes de pens\u00e9e et de comportement assez sp\u00e9cifiques (on dira qu\u2019ils ont deux cultures diff\u00e9rentes\u00a0: une culture d\u2019honn\u00eate homme et une culture de parasite)\u00a0;<\/p>\n<p>-et leur dialogue se d\u00e9roule \u00e0 un moment pr\u00e9cis de l\u2019histoire d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 (c\u2019est la p\u00e9riode des Lumi\u00e8res, o\u00f9 l\u2019on a vu mettre dans un m\u00eame ouvrage, l\u2019Encyclop\u00e9die de Diderot et D\u2019Alembert, des chroniques sur des objets, des techniques, des organisations, c\u2019est-\u00e0-dire diff\u00e9rentes dimensions d\u2019une culture, cette fois prise dans un sens plus large).<\/p>\n<p>Donc, trois sens du mot \u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb. C\u2019est assez pour justifier cet expos\u00e9 apr\u00e8s ces lectures, non\u00a0?<\/p>\n<p>Pourtant, je voudrais vous montrer que ce singulier ballet tragi-comique entre les deux personnages, tant\u00f4t oppos\u00e9s, tant\u00f4t tellement proches, nous dit quelque chose de plus fondamental sur la culture, quelque chose qui fait notamment lien entre les trois sens du mot.<\/p>\n<p>Et, comme il est indiqu\u00e9 sur l\u2019affiche de cette journ\u00e9e, c\u2019est le philosophe Hegel qui nous y conduit\u00a0: lorsqu\u2019il lit la traduction allemande du texte en 1806, Hegel voit imm\u00e9diatement dans <em>Le Neveu de Rameau<\/em> l\u2019affleurement, \u00e0 premi\u00e8re vue litt\u00e9raire, mais en fait tr\u00e8s politique, des contradictions qui d\u00e9chirent cette p\u00e9riode.<\/p>\n<p>Ces contradictions travaillent les conceptions des valeurs, les conceptions des modes d\u2019action, les conceptions de la v\u00e9rit\u00e9, les conceptions de la temporalit\u00e9, bref tout ce qui organise une vision du monde, un autre nom qu\u2019on pourrait donner \u00e0 \u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb. Elles les travaillent tellement, selon Hegel, que cette soci\u00e9t\u00e9 semble devenir \u00e9trang\u00e8re \u00e0 elle-m\u00eame, \u00e0 ce qu\u2019elle para\u00eet avoir construit de plus certain.<\/p>\n<ol start=\"2\">\n<li>Deuxi\u00e8me pr\u00e9caution initiale, \u00e0 propos de ce que je suppose \u00eatre une autre de vos interrogations l\u00e9gitimes.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Quelle id\u00e9e ai-je eue de d\u00e9finir un \u00e9tat (\u00ab\u00a0Etre\u00a0\u00bb) par une dimension temporelle (\u00ab\u00a0Devenir\u00a0\u00bb)\u00a0? C\u2019est surprenant, d\u00e9j\u00e0 grammaticalement, mais surtout eu \u00e9gard aux habitudes\u00a0: j\u2019aurais d\u00fb \u00e9crire \u00ab\u00a0Se cultiver c\u2019est devenir\u2026 etc.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La culture ce ne serait donc pas un \u00e9tat (qui nous ferait dire dans les trois sens qu\u2019on vient d\u2019envisager\u00a0: je suis ou je ne suis pas cultiv\u00e9 en sciences, arts et lettres, je suis o\u00f9 je ne suis pas un produit de ma culture socio-professionnelle, je suis ou je ne suis pas pris dans un r\u00e9seau d\u2019\u00eatres et de choses mat\u00e9rielles et symboliques \u00e0 la fois)\u00a0; pas un \u00e9tat, mais un processus\u00a0: \u00ab\u00a0\u00eatre cultiv\u00e9 c\u2019est devenir cultiv\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0? Un paradoxe pour faire joli\u00a0?<\/p>\n<p>Et puis, \u00ab\u00a0\u00eatre cultiv\u00e9\u00a0\u00bb, comme une plante\u00a0? Par qui ou par quoi\u00a0?<\/p>\n<p>Admettons que tout \u00e7a soit une coquetterie de philosophe, mais pourquoi associer \u00ab\u00a0\u00e9tranger\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0cultiv\u00e9\u00a0\u00bb, surtout si l\u2019on dit avec Hegel que la soci\u00e9t\u00e9 se d\u00e9chire\u00a0? A supposer donc que \u00ab\u00a0\u00eatre cultiv\u00e9\u00a0\u00bb soit un devenir, nous pourrions avoir plus ou moins l\u2019id\u00e9e que ce serait comme un long fleuve tranquille, alors que nous voil\u00e0 face \u00e0 l\u2019id\u00e9e que ce serait un torrent de montagne qui sort de son lit. On ne le reconna\u00eet plus\u00a0: on est devenu \u00e9tranger \u00e0 soi-m\u00eame, presque comme un \u00e9tranger pour soi-m\u00eame.<\/p>\n<p>Nous n\u2019avons donc gu\u00e8re le choix\u00a0: il faut d\u2019abord essayer de comprendre pourquoi Hegel fait cette interpr\u00e9tation du livre de Diderot (\u00e7a c\u2019est une curiosit\u00e9 savante) et quelles cons\u00e9quences on peut en tirer pour la soci\u00e9t\u00e9 et l\u2019\u00e9poque dans lesquelles nous vivons (\u00e7a c\u2019est une m\u00e9ditation philosophique). Ce seront les deux moments de mon expos\u00e9.<\/p>\n<h5><strong>1<sup>\u00e8<\/sup> partie Comment la Cit\u00e9 sort de ses murs et se fait culture<\/strong><\/h5>\n<p>Comment Hegel en est-il venu \u00e0 penser l\u2019exemplarit\u00e9 historique du <em>Neveu de Rameau\u00a0<\/em>? Gr\u00e2ce \u00e0 son inscription dans un r\u00e9seau d\u2019amis (Schiller, Goethe, H\u00f6lderlin), il a connaissance de la traduction par Goethe de ce \u00ab\u00a0<em>dialogue<\/em>\u00a0\u00bb en 1805 (voir en annexe 3), alors que ce texte \u00e9tait inconnu en France. Il l\u2019inscrit, dans son livre de 1807, <em>La ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019esprit<\/em>, comme une \u00e9tape de l\u2019aventure humaine\u00a0<span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\"J\u2019ai utilis\u00e9 la traduction de Jean Hyppolite, datant de 1946 et parue chez Aubier-Montaigne, la premi\u00e8re v\u00e9ritable traduction en fran\u00e7ais. Mais la traduction de Jean-Pierre Lefebvre, parue en 1996 aussi chez Aubier est la plus utilis\u00e9e aujourd\u2019hui. Il utilise une expression originale pour notre th\u00e8me : \u00ab &lt;em&gt;l\u2019esprit \u00e9trang\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame : la culture &lt;\/em&gt;\u00bb. Il existe une troisi\u00e8me traduction, par Marc G\u00e9raud chez L\u2019Harmattan (2017)\"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>1<\/sup>]<\/span><\/span>. Il le fait bien s\u00fbr avec les connaissances historiques dont on disposait \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Le devenir des soci\u00e9t\u00e9s est pour lui celui de l\u2019av\u00e8nement de l\u2019Esprit, d\u2019o\u00f9 le titre.<\/p>\n<p>On peut parler d\u2019\u00ab\u00a0Esprit\u00a0\u00bb chez Hegel lorsque la certitude subjective et la v\u00e9rit\u00e9 objective co\u00efncident. Hegel n\u2019est pas un historien qui d\u00e9crirait une succession d\u2019\u00e9v\u00e9nements\u00a0: pour lui le d\u00e9roulement historique peut \u00eatre ramen\u00e9 \u00e0 des grandes p\u00e9riodes dont chacune est la n\u00e9gation de la pr\u00e9c\u00e9dente et qui \u00e0 chaque fois signifie la raison s\u2019incarnant dans la vie d\u2019un peuple.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s sch\u00e9matiquement, on peut discerner trois grands moments\u00a0: le moment de l\u2019imm\u00e9diat (moment du concept), celui de la scission (moment du jugement), celui de la r\u00e9conciliation r\u00e9flexive (moment de la raison). Je n\u2019aborderai ici que les deux premiers et paradoxalement, je passerai peut-\u00eatre plus de temps qu\u2019il n\u2019en faudrait sur le moment de l\u2019imm\u00e9diat \u2013 pour des raisons que vous comprendrez ais\u00e9ment dans la deuxi\u00e8me partie de cette conf\u00e9rence.<\/p>\n<h6><strong>*Le monde de l\u2019imm\u00e9diat\u00a0: la belle vie \u00e9thique<\/strong><\/h6>\n<p>Laissons provisoirement de c\u00f4t\u00e9 cette notion abstraite d\u2019imm\u00e9diatet\u00e9. Hegel consid\u00e8re que le premier moment significatif de l\u2019histoire est celui d\u2019un repli sur soi, celui de soci\u00e9t\u00e9s qui croient trouver leur raison d\u2019\u00eatre dans l\u2019autarcie. Elles auraient en elles tout ce qu\u2019il faut pour la vie belle, bonne et vraie.<\/p>\n<p><strong>#<\/strong>Le mod\u00e8le initial occidental de cette soci\u00e9t\u00e9 historique autonome est le Monde Grec\u00a0: c\u2019est, pour Hegel, un monde ferm\u00e9 sur lui-m\u00eame, avec en son sein compl\u00e9mentarit\u00e9 parfaite entre ce qu\u2019il appelle la loi divine et ce qu\u2019il appelle la loi humaine.<\/p>\n<p>Respecter la loi divine consiste \u00e0 cultiver la m\u00e9moire des anc\u00eatres pour assurer la continuit\u00e9 de la Cit\u00e9 dans le temps\u00a0: c\u2019est le r\u00f4le de la famille (et singuli\u00e8rement des femmes). Respecter la loi humaine, c\u2019est r\u00e9partir soigneusement les charges qui reviennent \u00e0 la famille et celles qui reviennent \u00e0 l\u2019Etat\u00a0: \u00e0 l\u2019Etat revient l\u2019adulte, comme citoyen et comme soldat\u00a0; \u00e0 la Famille revient l\u2019enfant et le mort. L\u2019illustration caricaturale est Sparte, mais cela vaut aussi pour Ath\u00e8nes, comme on le verra dans la deuxi\u00e8me partie de cet expos\u00e9.<\/p>\n<p>Dans tout \u00e7a, il n\u2019est point question d\u2019initiative individuelle, mais d\u2019accomplissement d\u2019un ordre que nous serions tent\u00e9s de qualifier aujourd\u2019hui de culturel, mais qui ne l\u2019est pas aux yeux de Hegel \u2013 qui r\u00e9serve un sens sp\u00e9cifique \u00e0 ce terme. Il y a une civilisation, de la connaissance, des r\u00e9gimes politiques clairement identifiables, mais pas vraiment une culture constitu\u00e9e comme telle\u00a0: c\u2019est un monde dans lequel tout ce qui se passe est r\u00e9gl\u00e9 par un principe sup\u00e9rieur unique de coh\u00e9sion et de coh\u00e9rence et dans lequel il n\u2019existe pas quelque chose comme la notion d\u2019individu qui pourrait se cultiver et se diff\u00e9rencier en se cultivant. Il appelle cela \u00ab\u00a0le monde \u00e9thique\u00a0\u00bb (<em>Sittlichkeit<\/em> \u00e0 ne pas confondre avec <em>Moralit\u00e4t<\/em>). C\u2019est le monde de l\u2019imm\u00e9diat, une sorte d\u2019\u00e9tat \u00e9l\u00e9mentaire des soci\u00e9t\u00e9s dans lequel elles co\u00efncident avec elles-m\u00eames, \u00e0 condition de rester immobiles. Ce qui ne se peut.<\/p>\n<p><strong># <\/strong>La pi\u00e8ce de Sophocle, <em>Antigone<\/em>, est pour Hegel le signal du d\u00e9r\u00e8glement de cette compl\u00e9mentarit\u00e9, mais qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en germe dans la belle vie \u00e9thique du fait de l\u2019existence des deux lois. Chacun conna\u00eet plus ou moins les grandes lignes de cette fameuse histoire\u00a0: Antigone brave la loi pour enterrer l\u2019un de ses deux fr\u00e8res, condamn\u00e9 par la Cit\u00e9 \u00e0 n\u2019avoir pas de s\u00e9pulture parce qu\u2019il s\u2019est dress\u00e9 contre sa patrie. Rien \u00e0 voir ici, comme on l\u2019entend \u00e0 notre \u00e9poque avec une insurrection contre l\u2019Etat en tant que dispositif totalitaire, mais l\u2019affirmation innocente d\u2019un n\u00e9cessaire (mais impossible) retour aux choses d\u2019avant. Elle n\u2019est donc pas une h\u00e9ro\u00efne qui d\u00e9fend la libert\u00e9 r\u00e9volutionnaire mais une h\u00e9ro\u00efne r\u00e9actionnaire.<\/p>\n<p><strong>#<\/strong> D\u00e8s lors que le Monde Grec s\u2019est fissur\u00e9, commencent \u00e0 poindre les premi\u00e8res figures de l\u2019individualit\u00e9 que construit le Monde Romain en inventant le droit. D\u00e9sormais le droit (par la jurisprudence) transforme les diff\u00e9rences en diff\u00e9rends. Le Monde Romain n\u2019est pas ferm\u00e9 sur lui-m\u00eame, il est m\u00eame conqu\u00e9rant, il impose sa civilisation. Toutefois, l\u2019individualit\u00e9 qui s\u2019y est affirm\u00e9e n\u2019est que celle d\u2019un sujet de droit, une entit\u00e9 abstraite et non pas une personne concr\u00e8te pour laquelle pourrait exister une exigence de culture.<\/p>\n<p>Tout cela peut vous para\u00eetre assez loin du Neveu de Rameau et de notre sujet et pourtant c\u2019est une base essentielle pour notre r\u00e9flexion.<\/p>\n<h6><strong>* Le monde du d\u00e9chirement\u00a0: la culture comme ali\u00e9nation<\/strong><\/h6>\n<p>Pour Hegel, c\u2019est le christianisme qui fait tomber v\u00e9ritablement les murs de la Cit\u00e9\u00a0: il introduit la transcendance au c\u0153ur du souci de soi. Il y avait de la religion, mais elle n\u2019installait pas de rapport personnel entre une existence et un salut possible. Le juda\u00efsme introduit ici l\u2019\u00e9l\u00e9ment ext\u00e9rieur \u00e0 la culture gr\u00e9co-romaine, la contradiction qui l\u2019oblige \u00e0 sortir de soi. Il introduit aussi l\u2019id\u00e9e que la souffrance et le d\u00e9chirement ont un sens.<\/p>\n<p><strong># <\/strong>Ici \u00e9merge la culture (<em>Bildung<\/em>), qui a pour Hegel un sens tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ral, intellectuel, politique, \u00e9conomique<span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\"Voir &lt;a href=&quot;#frefannexe1&quot;&gt; document n\u00b01* en annexe&lt;\/a&gt;\"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>2<\/sup>]<\/span><\/span>, mais auquel donne une fonction tr\u00e8s particuli\u00e8re\u00a0: il y a culture quand une cit\u00e9 est contrainte de cesser de se croire autosuffisante, part \u00e0 la recherche d\u2019autre chose parce qu\u2019elle est travaill\u00e9e par la transcendance et quand ses membres se posent de diff\u00e9rentes mani\u00e8res la question du sens de leur trajectoire. Mais ici commencent aussi ses ennuis. La culture c\u2019est un choc et non le r\u00e9sultat d\u2019une d\u00e9marche volontaire de connaissance. Ce choc nous arrache \u00e0 ce qui nous cl\u00f4turait\u00a0: tout se passe comme si on devenait \u00e9trangers \u00e0 notre monde d\u2019avant et un peu \u00e0 nous-m\u00eames.<\/p>\n<p><strong># <\/strong>Hegel a recours \u00e0 un vocabulaire que je dois expliquer\u00a0: tant\u00f4t il parle du mouvement de \u00ab\u00a0devenir \u00e9tranger\u00a0\u00bb (<em>Entfremden<\/em>), ce qui produit une \u00ab\u00a0extran\u00e9ation\u00a0\u00bb (<em>Entfremdung<\/em>)\u00a0; tant\u00f4t il parle de l\u2019\u00ab\u00a0ali\u00e9nation\u00a0\u00bb (<em>Ent\u00e4usserung<\/em>). Ces termes ont eu beaucoup de succ\u00e8s par la suite. <em>Entfremden <\/em>a un sens plut\u00f4t psychologique qui donnera plus tard chez nous l\u2019id\u00e9e d\u2019ali\u00e9nation mentale, alors que <em>Ent\u00e4usserung<\/em> a un sens plut\u00f4t \u00e9conomique (ali\u00e9ner un bien)<span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\"Voir : Noiriel G., Sch\u00f6ttler P., Lefebvre J.-P., \u00ab Comment traduire les philosophes allemands ? Entretien avec Jean-Pierre Lefebvre \u00bb, &lt;em&gt;Gen\u00e8ses&lt;\/em&gt;, 7, 1992, pp. 150-162. Doi : &lt;a href=&quot;https:\/\/www.persee.fr\/doc\/genes_1155-3219_1992_num_7_1_1111&quot;&gt;https:\/\/www.persee.fr\/doc\/genes_1155-3219_1992_num_7_1_1111&lt;\/a&gt;; et pour un point de vue diff\u00e9rend : Haber S., \u00ab Le terme \u00ab ali\u00e9nation \u00bb (\u00ab entfremdung \u00bb) et ses d\u00e9riv\u00e9s au d\u00e9but de la section B du chapitre 6 de la&lt;em&gt; Ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019esprit&lt;\/em&gt; de Hegel \u00bb, &lt;em&gt;Philosophique&lt;\/em&gt; &amp;lt;En ligne&amp;gt;, 8 | 2005, mis en ligne le 06 avril 2012, consult\u00e9 le 16 septembre 2019. DOI : &lt;a href=&quot;http:\/\/journals.openedition.org\/philosophique\/96&quot;&gt;10.4000\/philosophique.96&lt;\/a&gt;\"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>3<\/sup>]<\/span><\/span> Mais attention\u00a0: Hegel n\u2019est pas en train de parler des drames individuels ou plut\u00f4t ils ne sont tels que parce que ce sont d\u2019abord des drames sociaux.<\/p>\n<p>Retenez donc plut\u00f4t l\u2019id\u00e9e que le moment du christianisme met en sc\u00e8ne une certaine fa\u00e7on de regarder le n\u00e9gatif, le fait que la vie humaine soit une aventure tragi-comique.<\/p>\n<p><strong># <\/strong>C\u2019est le moment du <em>Neveu<\/em> (voir Document en Annexe 1 **).<\/p>\n<p>Le texte de Diderot arrive quand une premi\u00e8re \u00e9poque de ce monde de la culture est en train de s\u2019achever\u00a0: depuis le Moyen-Age, les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes construisent des Etats et leur \u00e9l\u00e9ment moteur sont les nobles, financ\u00e9s par les marchands (la contradiction couve, mais pour l\u2019instant chacun reste \u00e0 sa place).<\/p>\n<p>Cela d\u00e9bouche sur la monarchie absolue qui conduit les nobles \u00e0 devenir des courtisans et les marchands \u00e0 devenir riches. Sur le plan moral, cette soci\u00e9t\u00e9 s\u2019abuse elle-m\u00eame en forgeant la figure de \u00ab\u00a0l\u2019honn\u00eate homme\u00a0\u00bb, pour lequel \u00ab\u00a0le moi est ha\u00efssable\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>C\u2019est cette fiction qui explose dans <em>Le Neveu de Rameau<\/em>. Le personnage du Philosophe voudrait bien maintenir cette fiction, alors que son interlocuteur lui en montre, comme il le r\u00e9p\u00e8te, \u00ab\u00a0<em>la vanit\u00e9\u00a0<\/em>\u00bb. Le Neveu est la v\u00e9rit\u00e9 du Philosophe\u00a0: ce dernier voudrait que les choses restent stables, que les mots qui expriment nos valeurs aient encore leur vrai sens, alors qu\u2019elles expriment leur contraire. La \u00ab\u00a0conscience noble\u00a0\u00bb (qui n\u2019est plus celle des nobles seulement, mais des riches) est devenu une \u00ab\u00a0conscience vile\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>C\u2019est la conscience vile du parasite qui dit quel est le sens de ces mots et qui se montre capable de jouer avec eux. Il est l\u2019instabilit\u00e9 m\u00eame\u00a0: tant\u00f4t sage, tant\u00f4t fou, tant\u00f4t droit, tant\u00f4t pervers, il est fier de sa propre bassesse, parce qu\u2019il n\u2019y a plus d\u2019autre fa\u00e7on d\u2019\u00eatre que de sortir de soi, devenir \u00e9tranger \u00e0 ce monde qui est en train de finir et qui va d\u00e9boucher sur une nouvelle contradiction\u00a0: le combat entre la Foi et les Lumi\u00e8res (<em>Aufkl\u00e4rung<\/em>).<\/p>\n<p>Car, on ne peut \u00e9riger cette sortie de soi en nouvelle v\u00e9rit\u00e9 (autrement dit\u00a0: aucun des deux personnages n\u2019a raison et d\u2019ailleurs le Neveu ne propose aucun contre-mod\u00e8le)\u00a0: elle n\u2019existe que pour nier ce qui est et par l\u00e0 se nier elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Le Neveu pourrait incarner une premi\u00e8re figure de l\u2019ennemi int\u00e9rieur\u00a0: celui qui s\u2019est faufil\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur ou celui qui s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur (comme une maladie auto-immune). En fait, pour Hegel, c\u2019est plut\u00f4t un autre mouvement\u00a0: c\u2019est un int\u00e9rieur (le neveu d\u2019un musicien connu) qui se fait ext\u00e9rieur (le Neveu, un parasite) et qui met la soci\u00e9t\u00e9 en crise parce qu\u2019\u00e0 un moment on ne peut plus distinguer ce qui est ext\u00e9rieur et int\u00e9rieur (Moi ou le Neveu\u00a0?).<\/p>\n<p>Mais est-il \u00e9trange ou \u00e9tranger\u00a0?<\/p>\n<h5><strong>2<sup>\u00e8<\/sup> Partie\u00a0: L\u2019\u00e9tranger entre hospitalit\u00e9 et hostilit\u00e9<\/strong><\/h5>\n<p>Nous allons maintenant nous \u00e9loigner un peu de Hegel et ne conserver que sa formule\u00a0: \u00ab\u00a0devenir \u00e9tranger \u00e0 soi-m\u00eame\u00a0\u00bb, c\u2019est ce que fait la culture. Qu\u2019est-ce que cela veut dire de nos jours\u00a0? Normalement, pour Hegel, ce moment du d\u00e9chirement culturel est termin\u00e9 (en gros, il pensait que Napol\u00e9on y avait mis fin). Pourtant on voit bien que nous vivons aussi des d\u00e9chirements culturels que nous essayons d\u2019ignorer. Pour examiner cela, nous allons nous concentrer sur cette figure de l\u2019\u00e9tranger\u00a0: d\u2019o\u00f9 vient-il quand il se pr\u00e9sente \u00e0 moi (ou peut-\u00eatre \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb)\u00a0; que fais-je devant celui qui n\u2019est pas moi\u00a0; qu\u2019est-ce que \u00e7a a comme cons\u00e9quence pour la culture\u00a0?<\/p>\n<h6><strong>*D\u2019o\u00f9 vient l\u2019\u00e9tranger\u00a0?<\/strong><\/h6>\n<p><strong># <\/strong>La premi\u00e8re r\u00e9action qu\u2019on peut avoir en prenant au s\u00e9rieux cette question sera de se dire\u00a0: quelque chose de moi s\u2019est transform\u00e9 au point que je ne me reconnais plus. A la limite, on pensera \u00e0 l\u2019ali\u00e9nation mentale. Sans aller jusqu\u2019\u00e0 cette \u00e9ventualit\u00e9, on peut se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation qu\u2019en donne Freud\u00a0: l\u2019\u00e9tranger vient en r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019int\u00e9rieur de moi. L\u2019\u00e9tranger est-il du familier refoul\u00e9 apr\u00e8s le choc\u00a0? C\u2019est la th\u00e8se de Freud sur l\u2019<em>Unheimliche<\/em> (\u00ab\u00a0L\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9\u00a0\u00bb)<span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\"Freud S., &lt;em&gt;L\u2019Inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 et autres essais&lt;\/em&gt;, Paris, Gallimard, 1985 \"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>4<\/sup>]<\/span><\/span>\u00a0: \u00ab\u00a0<em>im Heim\u00a0<\/em>\u00bb (chez soi) abrite \u00ab\u00a0des <em>Heimlichen<\/em>\u00a0\u00bb (ce qui est dissimul\u00e9). Ce qui avait \u00e9t\u00e9 familier, c\u2019\u00e9tait la figure maternelle. Ce qui p\u00e9trifie (il se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 M\u00e9duse), c\u2019est la r\u00e9v\u00e9lation que derri\u00e8re le maternel il y a le f\u00e9minin. Je n\u2019approfondirai pas cette premi\u00e8re lecture, malgr\u00e9 tout l\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019elle pr\u00e9sente, parce que je ne la crois pas en mesure de nous aider \u00e0 penser la culture<span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\" Voir cependant une mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de cette th\u00e8se (et beaucoup d\u2019analyses sur l\u2019\u00e9tranger, \u00e0 partir du philosophe Bernhard Waldenfels) dans : Ciaramelli F., \u00ab L\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 de l\u2019origine \u00bb, &lt;em&gt;Revue Philosophique de Louvain&lt;\/em&gt;, Quatri\u00e8me s\u00e9rie, tome 96, n\u00b03, 1998, pp. 512-524. &lt;a href=&quot;https:\/\/www.persee.fr\/doc\/phlou_0035-3841_1998_num_96_3_7107&quot;&gt;https:\/\/www.persee.fr\/doc\/phlou_0035-3841_1998_num_96_3_7107&lt;\/a&gt; \"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>5<\/sup>]<\/span><\/span><a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/phlou_0035-3841_1998_num_96_3_7107\">.<\/a><\/p>\n<p><strong># <\/strong>L\u2019autre lecture\u00a0: l\u2019\u00e9tranger vient de l\u2019ext\u00e9rieur. Devenir \u00e9tranger \u00e0 soi-m\u00eame c\u2019est \u00eatre confront\u00e9, sans y \u00eatre pour quoi que ce soit, \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Ce sont les implications de cette deuxi\u00e8me lecture que je vais tirer ici.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tranger c\u2019est celui pour qui j\u2019ai une certaine attractivit\u00e9, sinon il ne viendrait pas. Mais son long chemin (par exemple celui des migrants subsahariens) l\u2019a d\u00e9j\u00e0 rendu \u00e9tranger \u00e0 lui-m\u00eame et il s\u2019est donc cultiv\u00e9. Pour l\u2019instant, pas besoin de faire de diff\u00e9rence entre diff\u00e9rentes sources de migration (\u00e9conomique, politique, les deux).<\/p>\n<p>Il faut envisager un autre cas\u00a0: l\u2019\u00e9tranger n\u2019est peut-\u00eatre que de passage (\u00e0 Calais, il veut aller en Angleterre) et la contradiction devient forte\u00a0: il veut s\u2019en aller, mais il est oblig\u00e9 de rester. Pourtant, il n\u2019est pas vraiment un invit\u00e9. Dans cette station provisoire, il d\u00e9veloppe de nombreuses habilet\u00e9s, mais il est d\u00e9sormais lui-m\u00eame dans la contradiction.<\/p>\n<p>Au fond, cette interrogation n\u2019a pas vraiment d\u2019importance, parce qu\u2019on peut dire que l\u2019\u00e9tranger est dans une situation contradictoire comme son h\u00f4te (on retrouve ainsi le c\u00e9l\u00e8bre sch\u00e9ma de la dialectique du ma\u00eetre et du serviteur, l\u2019une des plus fameuses analyses de la partie de <em>La Ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019esprit <\/em>consacr\u00e9e au d\u00e9veloppement de la conscience \u2013 chapitres I \u00e0 V)\u00a0: ce qui est en cause, c\u2019est une soci\u00e9t\u00e9 qui pourrait devenir \u00e9trang\u00e8re \u00e0 elle-m\u00eame par la rencontre de l\u2019\u00e9tranger et qui peut esp\u00e9rer ainsi accomplir son destin culturel ou au contraire estimer qu\u2019elle se perd. On peut imaginer qu\u2019elle a, de longue date, d\u00e9ploy\u00e9 des ressources pour faire face \u00e0 ces situations.<\/p>\n<p><strong># <\/strong>Ici, je voudrais souligner la singularit\u00e9 de notre situation du jour\u00a0: nous sommes \u00e0 Hoste, une commune dont le nom r\u00e9sume l\u2019ambivalence de notre rapport \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Evidemment, c\u2019est pour moi un pr\u00e9texte, parce que le nom de la commune ne d\u00e9rive sans doute par du mot fran\u00e7ais, mais disons que c\u2019est un clin d\u2019\u0153il int\u00e9ressant. \u00ab\u00a0H\u00f4te\u00a0\u00bb c\u2019est comme on le sait \u00e0 la fois celui qui re\u00e7oit et celui qui est re\u00e7u. Nous rencontrons ici l\u2019id\u00e9e d\u2019hospitalit\u00e9, a priori oppos\u00e9e \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00ab\u00a0hostilit\u00e9\u00a0\u00bb. Or, il s\u2019av\u00e8re que \u00ab\u00a0hospitalit\u00e9\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0hostilit\u00e9\u00a0\u00bb ont la m\u00eame origine, comme on va le voir plus loin. Hoste serait donc un bon lieu pour s\u2019interroger et notre promenade autour de Hoste une p\u00e9r\u00e9grination favorable.<\/p>\n<p>Autre singularit\u00e9\u00a0: nous sommes en France, mais dans une partie de la France qui est plusieurs fois devenue \u00e9trang\u00e8re \u00e0 elle-m\u00eame, bien qu\u2019elle ait au moins une fois cherch\u00e9 \u00e0 \u00e9riger une ligne de protection (la ligne Maginot), au pied de laquelle nous nous trouvons. Sauf qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une ligne de d\u00e9fense aquatique, par laquelle la France envoyait \u00e0 la Sarre un message pour le moins ambigu, voire m\u00eame ambivalent.<\/p>\n<p>Allons encore plus loin\u00a0: nous sommes face \u00e0 une dialectique du dedans et du dehors. Nous sommes en France, mais dans la maison d\u2019un Allemand, mais qui la met \u00e0 notre disposition, mais apr\u00e8s avoir essay\u00e9 lui-m\u00eame autrefois d\u2019en faire un lieu de rencontre informel<span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\"Selon mes informations cette \u00e9trang\u00e9it\u00e9 hospitali\u00e8re n\u2019a pas vraiment incit\u00e9 les habitants \u00e0 devenir \u00e9trangers \u00e0 eux-m\u00eames \"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>6<\/sup>]<\/span><\/span>. D\u00e9lices de la confrontation \u00e0 l\u2019\u00e9tranger que ce cas d\u2019inversion o\u00f9 c\u2019est l\u2019\u00e9tranger qui accueille.<\/p>\n<p>Cela fait beaucoup, comme charge symbolique en arri\u00e8re-plan de notre r\u00e9flexion.<\/p>\n<h6><strong>*Face \u00e0 l\u2019\u00e9tranger\u00a0: hostilit\u00e9 et hospitalit\u00e9 \u00e0 Ath\u00e8nes et \u00e0 Rome<\/strong><\/h6>\n<p>Venons-en \u00e0 \u00ab\u00a0h\u00f4te\u00a0\u00bb. L\u2019histoire de ce terme commence avec\u00a0\u00ab\u00a0<em>hostis<\/em>\u00a0\u00bb, terme latin que certains voient issu du grec \u00ab\u00a0<em>hos<\/em>\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0celui-ci\u00a0\u00bb, et \u00ab\u00a0<em>tis<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0\u00ab\u00a0quel qu\u2019il soit\u00a0\u00bb\u00a0; tandis que d\u2019autres consid\u00e8rent que le terme grec et le terme latin ont tous deux la m\u00eame racine indo-europ\u00e9enne. Je vous en passe les d\u00e9tails \u00e9tymologiques<span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\"Voir, pour l\u2019\u00e9tymologie comme pour tout ce paragraphe : Boudou B., \u00ab Ennemis, h\u00f4tes et \u00e9trangers. Enqu\u00eate sur les identit\u00e9s politiques grecque et romaine \u00bb, &lt;em&gt;Mots. Les langages du politique&lt;\/em&gt; (En ligne), 101 | 2013 URL : &lt;a href=&quot;http:\/\/mots.revues.org\/21218&quot;&gt;http:\/\/mots.revues.org\/21218&lt;\/a&gt; \"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>7<\/sup>]<\/span><\/span>. Mais il faut quand m\u00eame regarder ce que cela signifiait pour ces deux peuples, dont nous avons vu l\u2019importance chez Hegel.<\/p>\n<p><strong># <\/strong>\u00ab\u00a0<em>Hostis<\/em>\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0<em>hospes<\/em>\u00a0\u00bb sont d\u2019abord confondus \u00e0 l\u2019\u00e9poque archa\u00efque romaine, o\u00f9 \u00ab\u00a0<em>hostire<\/em>\u00a0\u00bb veut dire \u00ab\u00a0\u00e9galiser\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0compenser\u00a0\u00bb. Il y a donc une ambigu\u00eft\u00e9 initiale que Derrida a cherch\u00e9 \u00e0 conserver pour notre \u00e9poque, en inventant le mot-valise\u00a0: \u00ab\u00a0<em>hostipitalit\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb<span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\"Voir : Derrida J., &lt;em&gt;De l\u2019Hospitalit\u00e9&lt;\/em&gt;, Paris, Calmann-Levy, 1997 \"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>8<\/sup>]<\/span><\/span>.<\/p>\n<p>Et puis, les deux termes vont se s\u00e9parer\u00a0: \u00ab\u00a0<em>hospes<\/em>\u00a0\u00bb va d\u00e9signer une relation priv\u00e9e (l\u2019hospitalit\u00e9) et \u00ab\u00a0<em>hostis<\/em>\u00a0\u00bb une relation publique. \u00ab\u00a0<em>Hostis<\/em>\u00a0\u00bb c\u2019est alors la situation d\u2019un \u00e9tranger qui est plac\u00e9 sous la protection d\u2019un citoyen romain, \u00e0 qui le moment venu, il rendra la pareille. Il y a une id\u00e9e de r\u00e9ciprocit\u00e9, int\u00e9ressante pour nous.<\/p>\n<p>Mais, \u00e0 mesure que Rome passe de la cit\u00e9 politique \u00e0 l\u2019empire, l\u2019id\u00e9e d\u2019hostilit\u00e9 s\u2019impose pour \u00ab\u00a0<em>hostis<\/em>\u00a0\u00bb (<em>hospitium privatum<\/em>, dispara\u00eet) L\u2019id\u00e9e que l\u2019\u00e9tranger est un ennemi est devenue n\u00e9cessaire\u00a0: l\u2019ennemi ne peut pas \u00eatre un membre de la cit\u00e9. Il faut refouler la guerre civile. C\u2019est ce que fait Cic\u00e9ron dans la <em>XI\u00e8<\/em> <em>Philippique<\/em> lorsqu\u2019il traite Antoine comme un \u00e9tranger <span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\"Grang\u00e9 N., \u00ab Cic\u00e9ron contre Antoine : la d\u00e9signation de l\u2019ennemi dans la guerre civile \u00bb, &lt;em&gt;Mots. Les langages du politique&lt;\/em&gt; (En ligne), 73 - 2003. URL : &lt;a href=&quot;http:\/\/journals.openedition.org\/mots\/15512&quot;&gt; http:\/\/journals.openedition.org\/mots\/15512&lt;\/a&gt;\"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>9<\/sup>]<\/span><\/span>. A partir de de la loi Julia (-90) et de l\u2019\u00e9dit de Caracalla (+212), il est tr\u00e8s facile de devenir citoyen romain, m\u00eame sans avoir jamais vu Rome. L\u2019\u00e9tranger est donc soit ennemi, soit Romain. Et les Romains vont alors imaginer de nombreuses formules juridiques pour combiner hospitalit\u00e9 et patronage (dont l\u2019<em>hospitium publicum<\/em>, \u00e0 la fois dispositif d\u2019amiti\u00e9 et formule pour honorer).<\/p>\n<p><strong># <\/strong>On pourrait montrer, mais je ne le ferai pas ici, qu\u2019il en all\u00e9 tout autrement pour le mot \u00ab\u00a0<em>x\u00e9nos<\/em>\u00a0\u00bb en grec (terme qui a sans doute la m\u00eame origine indo-europ\u00e9enne que <em>hostis<\/em>). \u00ab\u00a0<em>X\u00e9nos<\/em>\u00a0\u00bb c\u2019est l\u2019\u00e9tranger avec lequel une relation est possible, donc un autre Grec, un \u00e9tranger interm\u00e9diaire en quelque sorte, tandis que le v\u00e9ritable \u00e9tranger (\u00ab\u00a0<em>allotroi\u00a0<\/em>\u00bb) c\u2019est l\u2019ennemi (\u00ab\u00a0<em>echtros<\/em>\u00a0\u00bb). Comme chacun sait, \u00e0 Ath\u00e8nes, il y avait des citoyens et des m\u00e9t\u00e8ques\u00a0: ils peuvent cohabiter mais c\u2019est tout. Peu \u00e0 peu la citoyennet\u00e9 ath\u00e9nienne s\u2019est ethnicis\u00e9e\u00a0: n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019avoir des ascendants ath\u00e9niens (P\u00e9ricl\u00e8s -451), interdiction des mariages mixtes (-341).<\/p>\n<p>Contraste donc, dont le vocabulaire rend compte, entre un monde grec ferm\u00e9 sur son identit\u00e9 ethnique qui finit par signifier son identit\u00e9 culturelle et un monde romain pr\u00e9occup\u00e9 d\u2019expansion prot\u00e9g\u00e9e par le juridique. C\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s ce que Hegel imaginait.<\/p>\n<h6><strong>*Hostilit\u00e9 et hospitalit\u00e9\u00a0: inqui\u00e9tude irr\u00e9ductible ou \u00e9tranger de confort\u00a0?<\/strong><\/h6>\n<p>Que peut-on retirer de cette incursion\u00a0?<\/p>\n<p><strong># <\/strong>Ce qui est fondamental c\u2019est de ne pas savoir a priori si l\u2019h\u00f4te qu\u2019on accueille est dangereux<span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\"Ce que disait aussi Husserl : \u00ab &lt;em&gt;Ce qui est \u00e9tranger est li\u00e9 \u00e0 ce qui est \u00e9trangement inqui\u00e9tant (Das Fremde ist dem Unheimlichen verwandt). Tour \u00e0 tour s\u00e9duisant et mena\u00e7ant, l\u2019\u00e9tranger appartient aux d\u00e9fis permanents d\u2019une exp\u00e9rience humaine qui n\u2019est jamais compl\u00e8tement chez elle (heimisch) dans son monde &lt;\/em&gt;\u00bb E. Husserl, &lt;em&gt;Deutsch-Franz\u00f6sische Gedankeng\u00e4&lt;\/em&gt;&lt;em&gt;nge&lt;\/em&gt;, p. 51 (cit\u00e9 par F. Ciamarelli, op. cit.) \"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>10<\/sup>]<\/span><\/span>. Sinon, il est une simple r\u00e9plique insolite de nous-m\u00eames (donc, pour la question qui nous occupe\u00a0: pas une sortie de soi). Le discours g\u00e9n\u00e9reux qui appelle \u00e0 voir, entre nous et le migrant, avant tout la commune humanit\u00e9 est aux antipodes du sch\u00e9ma h\u00e9g\u00e9lien, confine peut-\u00eatre \u00e0 l\u2019ang\u00e9lisme pour certains et n\u2019est sociologiquement pas juste.\u00a0S\u2019il y a devoir d\u2019hospitalit\u00e9, il concerne l\u2019\u00e9tranger (par exemple le migrant) en tant qu\u2019il est une menace<span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\"L\u2019hospitalit\u00e9 peut-elle \u00eatre un devoir ? Derrida le conteste : \u00ab &lt;em&gt;En agissant par pur devoir, je m\u2019acquitte d\u2019une dette, et j\u2019accomplis ainsi le cercle \u00e9conomique d\u2019un \u00e9change, je n\u2019exc\u00e8de en rien une totalisation ou une r\u00e9appropriation que le don, l\u2019hospitalit\u00e9, l\u2019\u00e9v\u00e9nement m\u00eame devraient d\u00e9border&lt;\/em&gt; \u00bb (Derrida J., &lt;em&gt;Pardonner : l\u2019impardonnable et l\u2019imprescriptible&lt;\/em&gt;, Paris, \u00c9ditions de l\u2019Herne, 2004, p. 193) \"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>11<\/sup>]<\/span><\/span>. L\u2019\u00e9tranger rencontr\u00e9 c\u2019est l\u2019inconnu, l\u2019incertain. Il y a donc une part irr\u00e9ductible de danger ou de dommage \u00e0 donner l\u2019hospitalit\u00e9 (Derrida). L\u2019\u00e9tranger est irr\u00e9ductible \u00e0 ce qui m\u2019est familier, car il vient d\u2019ailleurs (\u00ab<em>\u00a0un lieu qui ne se range pas \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un ordre donn\u00e9\u00a0<\/em>\u00bb comme dit Waldenfels)<span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\"Joan Stavo-Debauge a montr\u00e9 dans sa th\u00e8se que les figures de l\u2019\u00e9tranger aussi bien chez Georg Simmel que chez Alfred Sch\u00fctz le dessinent au sein d\u2019une zone de familiarit\u00e9 et non d\u2019inconnu (Stavo-Debauge J., &lt;em&gt;Venir \u00e0 la communaut\u00e9. Une sociologie de l\u2019hospitalit\u00e9 et de l\u2019appartenance&lt;\/em&gt;, th\u00e8se de sociologie, Paris, EHESS, 2009) \"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>12<\/sup>]<\/span><\/span>.<\/p>\n<p><strong># <\/strong>Y aurait-il donc, par contraste, un \u00ab\u00a0\u00e9tranger de confort\u00a0\u00bb\u00a0? Ce serait une r\u00e9conciliation (le troisi\u00e8me moment, venant apr\u00e8s la scission) h\u00e9g\u00e9lienne pr\u00e9matur\u00e9e\u00a0: une appropriation de l\u2019\u00e9tranger qui laisse de c\u00f4t\u00e9 la personne de l\u2019\u00e9tranger pour ne retenir que des traits d\u2019\u00e9tranget\u00e9. Pr\u00e9f\u00e9rer l\u2019\u00e9tranget\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9trang\u00e9it\u00e9. L\u2019une de ses incarnations contemporaines serait le tourisme ethnique. Or, l\u2019\u00e9trang\u00e9it\u00e9 n\u2019est pas r\u00e9ductible \u00e0 une propri\u00e9t\u00e9 objective, \u00e0 une qualit\u00e9 imput\u00e9e \u00e0 une chose ou \u00e0 une personne (comme son ethnie, sa nationalit\u00e9, voire des fa\u00e7ons de vivre)\u00a0: elle est li\u00e9e \u00e0 une mani\u00e8re d\u2019appara\u00eetre. C\u2019est un point essentiel. Nous devons \u00eatre attentifs \u00e0 plusieurs choses\u00a0: d\u2019abord au fait que les \u00e9trangers que rencontrent nos contemporains leur apparaissent surtout en groupe et pas tellement comme des voyageurs isol\u00e9s\u00a0; ensuite que leur accessibilit\u00e9<span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\"Husserl : \u00ab &lt;em&gt;Dans ce type v\u00e9rifiable d\u2019accessibilit\u00e9 \u00e0 ce qui est originairement inaccessible, se fonde le caract\u00e8re d\u2019\u00eatre de l\u2019\u00e9tranger&lt;\/em&gt; \u00bb (&lt;em&gt;M\u00e9ditation cart\u00e9siennes&lt;\/em&gt;, 5\u00e8) \"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>13<\/sup>]<\/span><\/span> est instable (ils connaissent tr\u00e8s vite certains de nos codes, mais ils les font fonctionner \u00e0 leur mani\u00e8re). Le caract\u00e8re collectif de l\u2019appara\u00eetre-comme-\u00e9tranger d\u00e9clenche au moins autant de repli sur soi que de sortie hors de soi dans les pol\u00e9miques publiques, mais la situation est plus complexe sur le terrain concret de la rencontre\u00a0: c\u2019est un probl\u00e8me politique, discut\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un territoire et sur le mode de la conversation, mais seule une mince fraction de ces personnes qui en parlent est confront\u00e9e directement \u00e0 l\u2019appara\u00eetre de l\u2019\u00e9tranger. Etranger de confort et \u00e9tranger abstrait sont donc deux figurations qui emp\u00eachent l\u2019\u00e9trang\u00e9it\u00e9 d\u2019exercer son effet.<\/p>\n<p><strong># <\/strong>La cons\u00e9quence inattendue de cette contradiction est que pour me rendre m\u00e9connaissable pour moi-m\u00eame (<em>Entfremdete<\/em>), puis \u00ab\u00a0\u00e9trang\u00e9\u00a0\u00bb (<em>Ent\u00e4ussernd<\/em>), il faut que l\u2019\u00e9tranger soit <strong>quelconque<\/strong> et non pas un cas spectaculaire ou saisissant (l\u2019enfant mort dans les bras de son p\u00e8re et qui, photo aidant, \u00e9meut la plan\u00e8te). Habituellement, le Quelconque sert \u00e0 anonymiser la relation pour la dissoudre dans la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 des malheurs du monde, alors qu\u2019ici c\u2019est en tant qu\u2019interchangeable au sein d\u2019une masse qu\u2019il me rend \u00e9tranger \u00e0 moi-m\u00eame.<\/p>\n<h6><strong>*Mais que nous dit l\u2019\u00e9tranger et qu\u2019en faisons-nous\u00a0?<\/strong><\/h6>\n<p>Si on examine mieux cette rencontre, on voit qu\u2019elle consiste avant tout \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 une demande. Mais la demande de l\u2019\u00e9tranger n\u2019est pas une question, c\u2019est pourtant ce que nous voudrions pour pouvoir la traduire dans nos cat\u00e9gories. Beaucoup se joue dans cet \u00e9cart entre la demande et la question, o\u00f9 flotte le d\u00e9sir.<\/p>\n<p>Et que lui r\u00e9pondons-nous\u00a0? La difficult\u00e9, surtout dans de nombreuses situations d\u2019urgence<span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\"Je n\u2019ai pas le temps ici de m\u2019\u00e9tendre sur l\u2019hospitalit\u00e9 d\u2019urgence, ni sur l\u2019hospitalit\u00e9 charitable ou religieuse qui entretiennent des rapports complexes avec l\u2019hospitalit\u00e9 publique \"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>14<\/sup>]<\/span><\/span> que nous pouvons conna\u00eetre, est de passer de la <em>response<\/em> (r\u00e9activit\u00e9 \u00e0 une question) \u00e0 l\u2019<em>answer<\/em> (r\u00e9ponse ad\u00e9quate).<\/p>\n<p><strong># <\/strong>L\u2019une de ses dimensions premi\u00e8res est la protection, avec son aspect paradoxal que rappelle Joan Stavo-Debauge\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Enfin, il convient de ne pas oublier la dimension protectrice de l\u2019hospitalit\u00e9. L\u00e0 encore, une excessive centration sur l\u2019ouverture am\u00e8ne \u00e0 l\u2019oublier. Pour l\u2019illustrer, songeons au projet de \u201cvilles-refuge\u201d mis en valeur par Jacques Derrida. Par ce projet, des villes s\u2019engageaient \u00e0 ouvrir leurs portes aux intellectuels et \u00e9crivains pers\u00e9cut\u00e9s. Mais en quoi y aurait-il v\u00e9ritablement hospitalit\u00e9 si ces villes ne s\u2019effor\u00e7aient pas aussi de fermer leur porte aux assaillants des personnes menac\u00e9es ? Sachant que l\u2019hospitalit\u00e9 va avec une certaine forme de protection, qu\u2019elle peut \u00eatre aussi bien abri que refuge, elle r\u00e9clame du m\u00eame coup fermeture et fermet\u00e9\u00a0<\/em>\u00bb<span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\"Stavo-Debauge J., \u00ab Hospitalit\u00e9 et ville inclusive \u00bb. Document en anglais dans le Guide Book de la Master Class \u00ab In\/Out : Designing Urban Inclusion \u00bb organis\u00e9e par le Metrolab Brussels, du 23\/1\/2017 au 03\/02\/2017 \"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>15<\/sup>]<\/span><\/span>.<\/p>\n<p><strong># <\/strong>Une fois franchi le seuil, qu\u2019est-ce qui va distinguer l\u2019\u00e9tranger qu\u2019on accueille comme invit\u00e9 et \u00e0 qui on donne la pr\u00e9s\u00e9ance parce qu\u2019elle n\u2019est que provisoire (selon un renversement ostentatoire de la relation dominant\/domin\u00e9) de l\u2019\u00e9tranger qu\u2019on int\u00e8gre et qui doit alors participer aux \u00e9preuves de la Cit\u00e9\u00a0? Le moment de l\u2019invitation est pour des <em>insiders<\/em> (les concitoyens polis qui se rendent mutuellement les invitations) l\u2019\u00e9quivalent du moment de l\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence pour les <em>outsiders<\/em> (des gens du dehors). L\u2019une des mani\u00e8res de traiter la demande en situation d\u2019incertitude est de tester selon des crit\u00e8res\u00a0: c\u2019est ce qui se passe pour des Mineurs Non Accompagn\u00e9s (MNA), dont on cherche \u00e0 d\u00e9terminer l\u2019\u00e2ge r\u00e9el par des tests osseux, parce que leur minorit\u00e9 leur conf\u00e8re un droit de cit\u00e9. Nos Conseils D\u00e9partementaux \u2013 auxquels \u00e9choit le traitement de cette situation \u2013 sont d\u00e9bord\u00e9s par cette extension inattendue des destinataires de la protection des mineurs. Ici, on pourrait vraiment dire que les institutions deviennent \u00e9trang\u00e8res \u00e0 elles-m\u00eames, d\u00e9boussol\u00e9es ou scind\u00e9es par les subtilit\u00e9s de la morale.<\/p>\n<p><strong># <\/strong>Une autre dimension, que je n\u2019aborderai pas longuement, mais qui \u00e9largit la zone d\u2019impact, c\u2019est la construction de politiques publiques pour \u00e9quiper ces franchissements de seuils. On peut \u00e9quiper de mani\u00e8re progressive ce passage du bas seuil (accueil d\u2019urgence des \u00e9trangers) au contrat (int\u00e9gration citoyenne avec droits et devoirs), via les techniques d\u2019accompagnements par <em>empowerment<\/em> (cette voie d\u2019acc\u00e8s s\u00e9curis\u00e9e vers ses propres potentialit\u00e9s, ce moyen d\u2019aider quelqu\u2019un \u00e0 recouvrer la puissance d\u2019\u00eatre soi<span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\"Hegel utilise plusieurs fois le mot \u00ab &lt;em&gt;puissance&lt;\/em&gt; \u00bb, mais ce terme n\u2019a pas une signification psychologique, ni ne correspond \u00e0 la \u00ab &lt;em&gt;volont\u00e9 de puissance &lt;\/em&gt;\u00bb nietzsch\u00e9enne au sens courant : elle exprime une \u00e9nergie naturelle (sans doute un h\u00e9ritage des ann\u00e9es de jeunesse). Sur &lt;em&gt;empowerment&lt;\/em&gt;, voir : Tr\u00e9pos J.-Y., \u00ab L\u2019empowerment, entre puissance et impuissances. Le cas des violences conjugales et intrafamiliales \u00bb, &lt;a href=&quot;http:\/\/www.sas-revue.org\/index.php\/21-n-2\/dossiers-n2\/32-l-empowerment-entre-puissance-et-impuissances-le-cas-des-violences-conjugales-et-intrafamiliales&quot;&gt;http:\/\/www.sas-revue.org\/index.php\/21-n-2\/dossiers-n2\/32-l-empowerment-entre-puissance-et-impuissances-le-cas-des-violences-conjugales-et-intrafamiliales, Sciences et Actions Sociales, n\u00b02, octobre 2015&lt;\/a&gt;\"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>16<\/sup>]<\/span><\/span>). De nombreuses exp\u00e9rimentations non-\u00e9tatiques ont lieu pour faire passer, par exemple, les migrants de \u00ab\u00a0b\u00e9n\u00e9ficiaires\u00a0\u00bb \u00e0 \u00ab\u00a0b\u00e9n\u00e9voles\u00a0\u00bb (on a forg\u00e9 la cat\u00e9gorie de \u00ab\u00a0<em>b\u00e9n\u00e9volat pair\u00a0<\/em>\u00bb<span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\"Voir l\u2019affiche en annexe \"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>17<\/sup>]<\/span><\/span>) et simultan\u00e9ment pour d\u2019autres de b\u00e9n\u00e9ficiaires \u00e0 travailleurs (avec des rapports plut\u00f4t contrast\u00e9s de la part des b\u00e9n\u00e9ficiaires au travail agricole qui leur est propos\u00e9).<\/p>\n<p><strong># <\/strong>Prenons un peu de hauteur pour situer ces politiques dans des cultures soci\u00e9tales. La soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise s\u2019est construite, depuis la R\u00e9volution (sur les bases de la Monarchie Absolue) comme une soci\u00e9t\u00e9 qui anticipe les dangers (sauf en 1870, 1914, 1940, 1954, 1962 et d\u2019autres encore) pour devenir au XX<sup>\u00e8<\/sup> si\u00e8cle une soci\u00e9t\u00e9 du risque. La soci\u00e9t\u00e9 britannique s\u2019est construite sur le traitement des dommages (<em>harm<\/em>). De la premi\u00e8re na\u00eet l\u2019assimilationnisme (tout au bout de la notion d\u2019int\u00e9gration), de la seconde le communautarisme (en donnant \u00e0 ce terme un sens forc\u00e9ment moins pol\u00e9mique qu\u2019en France). Il manque donc quelque chose d\u2019interm\u00e9diaire dans la construction de la soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique, qui soit capable de laisser \u00e0 l\u2019\u00e9tranger son \u00e9trang\u00e9it\u00e9, celle qui reconfigure le Propre qui s\u2019\u00e9tait promu face \u00e0 lui comme \u00ab\u00a0identit\u00e9\u00a0\u00bb et de sortir de la crise identitaire qui en r\u00e9sulte.<\/p>\n<p><strong># <\/strong>On aboutit ici \u00e0 un aspect central\u00a0: l\u2019identit\u00e9 est-ce quelque chose que j\u2019ai et qui me permet de dire que les \u00e9trangers (ou certains \u00e9trangers) ne l\u2019ont pas \u2013 et le plus souvent qu\u2019ils en ont une autre \u2013 ou bien quelque chose que je croyais avoir et que la pr\u00e9sence des \u00e9trangers me permet de construire autrement \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire en tirant parti de l\u2019interminable scission que le terme dissimule\u00a0?<\/p>\n<h6><strong> O\u00f9 en est la culture dans tout \u00e7a\u00a0? <\/strong><\/h6>\n<p>\u00ab\u00a0Etranger\u00a0\u00bb se donne \u00e0 voir aujourd\u2019hui sous la forme de l\u2019itin\u00e9rant (migrant, r\u00e9fugi\u00e9, nomade, apatride) qui est un <em>homo sacer<\/em> (Giorgio Agamben d\u00e9signe sous cette appellation ceux qui sont \u00e0 la fois proscrits et sacr\u00e9s<span class=\"tooltips \" style=\"\" title=\"Agamben G., &lt;em&gt;Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue&lt;\/em&gt;, Paris, Le Seuil, 1997. Si on consid\u00e8re horizontalement l\u2019esp\u00e8ce humaine, une partie (&lt;em&gt;homo sacer&lt;\/em&gt;) est d\u00e9pouill\u00e9e de souverainet\u00e9 sur elle-m\u00eame, tout en \u00e9tant sous surveillance de l\u2019autre partie, au nom du pouvoir d\u2019administrer la soci\u00e9t\u00e9 (le \u00ab bio-pouvoir \u00bb th\u00e9oris\u00e9 par Foucault). Mais, consid\u00e9r\u00e9e verticalement, dit Slavoj \u017di\u017eek cette division est une contradiction destructrice : une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 il y a des \u00ab sans- \u00bb, o\u00f9 il y a de l\u2019&lt;em&gt;homo sacer&lt;\/em&gt;, est toute enti\u00e8re, une soci\u00e9t\u00e9 \u00ab sans qualit\u00e9s \u00bb (\u017di\u017eek S., &lt;em&gt;Bienvenue dans le d\u00e9sert du r\u00e9el&lt;\/em&gt;, Paris, Flammarion, 2005). \"><span style=\"color: #993300;\">[<sup>18<\/sup>]<\/span><\/span>). Il est redevenu l\u2019une des composantes de la figure du prol\u00e9taire (en latin <em>protelarius<\/em> \u2013 l\u2019une des mani\u00e8res de dire l\u2019itin\u00e9rance \u2013 a donn\u00e9, par m\u00e9tath\u00e8se, <em>proletarius<\/em> \u2013 le prol\u00e9taire). Pourtant, il est celui qui nous cultive en nous rendant m\u00e9connaissables (\u00e9trangers \u00e0 nous-m\u00eames). Mais savons-nous en tirer les cons\u00e9quences, tiraill\u00e9s entre hospitalit\u00e9 inconditionnelle (dans la filiation du <em>Projet de paix perp\u00e9tuelle<\/em> de Kant) et d\u00e9fiance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e\u00a0?<\/p>\n<p>Etre cultiv\u00e9, pensions-nous, c\u2019\u00e9tait aller jusqu\u2019aux confins de sa civilisation pour au fond en rev\u00e9rifier l\u2019unit\u00e9 (c\u2019est la tentation identitaire). C\u2019est \u00ab\u00a0la Belle Ame\u00a0\u00bb de Hegel transpos\u00e9e \u00e0 notre \u00e9poque. On vient de voir qu\u2019une autre option existe\u00a0: entrer dans les contradictions de cette civilisation, agir (la Belle Ame contemple mais n\u2019agit pas) sur ce qu\u2019elles font \u00e9merger tout en renon\u00e7ant \u00e0 la certitude d\u2019avoir fait tout ce qu\u2019il faut.<\/p>\n<p>L\u2019\u00ab\u00a0\u00eatre cultiv\u00e9\u00a0\u00bb est alors le processus de d\u00e9couvrir en soi-m\u00eame comme dans son espace culturel un \u00e9cart qu\u2019il faudra traiter, peut-\u00eatre sans le r\u00e9duire tout \u00e0 fait et cela jusqu\u2019\u00e0 la prochaine faille. C\u2019est peut-\u00eatre cela \u00ab\u00a0devenir \u00e9trangers \u00e0 nous-m\u00eames\u00a0\u00bb. Si l\u2019on suit Hegel, cela se produit malgr\u00e9 nous et surtout malgr\u00e9 les passions d\u00e9guis\u00e9es en raisons au nom desquelles nous le faisons (c\u2019est la Ruse de la raison\u00a0; rien de grand ne s\u2019est accompli dans le monde sans passions). Mais peut-\u00eatre faut-il tout de m\u00eame un peu de courage\u2026<\/p>\n<h5><strong>ANNEXES<\/strong><\/h5>\n<h6><strong>Annexe 1 \u2013 Textes de Hegel<\/strong><\/h6>\n<p><strong id=\"frefannexe1\">*La Culture selon Hegel<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0(\u2026) Il faut savoir que la progression de la culture ne peut \u00eatre regard\u00e9e comme le calme prolongement d&rsquo;une cha\u00eene, aux maillons pr\u00e9c\u00e9dents de laquelle les maillons suivants seraient rattach\u00e9s &#8211; certes, de telle fa\u00e7on qu&rsquo;il soit tenu compte de ceux-l\u00e0 &#8211; mais en raison de leur mati\u00e8re propre, et sans que ce travail ult\u00e9rieur soit mis en perspective sur le premier. Au contraire, la culture doit n\u00e9cessairement disposer d&rsquo;un mat\u00e9riau et objet pr\u00e9alable sur lequel elle travaille, qu&rsquo;elle modifie et \u00e9l\u00e8ve \u00e0 une forme nouvelle. Il est n\u00e9cessaire que nous fassions l&rsquo;acquisition du monde de l&rsquo;antiquit\u00e9, tant pour le poss\u00e9der que, plus encore, pour avoir quelque chose \u00e0 travailler. &#8211; Mais, pour devenir objet, la substance de la nature et de l&rsquo;esprit doit \u00eatre venue nous faire face, elle doit avoir re\u00e7u la forme de quelque chose d&rsquo;\u00e9tranger. &#8211; Malheureux est celui qui a vu son monde imm\u00e9diat de sentiments se s\u00e9parer de lui pour lui devenir \u00e9tranger ; &#8211; car cela ne signifie rien d&rsquo;autre si ce n&rsquo;est que les liens individuels qui unissent l&rsquo;\u00e2me et la pens\u00e9e \u00e0 la vie, d&rsquo;une amiti\u00e9 sacr\u00e9e, la foi, l&rsquo;amour et la confiance, sont pour lui d\u00e9chir\u00e9s. &#8211; Pour l&rsquo;ali\u00e9nation qui conditionne la culture th\u00e9or\u00e9tique, celle-ci n&rsquo;exige pas cette souffrance \u00e9thique, pas cette douleur du c\u0153ur, mais la souffrance et tension plus l\u00e9g\u00e8re de la repr\u00e9sentation, consistant \u00e0 s&rsquo;occuper de quelque chose de non-imm\u00e9diat, d&rsquo;\u00e9tranger, de quelque chose qui appartienne au souvenir, \u00e0 la m\u00e9moire et \u00e0 la pens\u00e9e. &#8211; Cependant, cette exigence de la s\u00e9paration est si n\u00e9cessaire qu&rsquo;elle s&rsquo;ext\u00e9riorise en nous comme une tendance universelle et bien connue. Ce qui est \u00e9tranger, ce qui est lointain, renferme un int\u00e9r\u00eat dont l&rsquo;attrait nous incite \u00e0 nous occuper et \u00e0 nous mettre en peine de lui, et ce qui est d\u00e9sirable est inversement proportionnel \u00e0 la proximit\u00e9 dans laquelle il se tient et qui le relie \u00e0 nous. La jeunesse se repr\u00e9sente comme une chance de quitter son chez-soi et d&rsquo;habiter, avec Robinson, une \u00eele lointaine. C&rsquo;est une illusion n\u00e9cessaire, de devoir rechercher ce qui a de la profondeur, d&rsquo;abord, dans la figure de l&rsquo;\u00e9loignement ; mais la profondeur et la force que nous obtenons ne peuvent \u00eatre mesur\u00e9es que par l&rsquo;\u00e9tendue en laquelle nous avons fui le centre o\u00f9 nous nous trouvions d&rsquo;abord absorb\u00e9s et vers lequel nous tendons \u00e0 retourner.<\/p>\n<p>C&rsquo;est bien sur cette tendance centrifuge de l&rsquo;\u00e2me que se fonde, en somme, la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;offrir \u00e0 celle-ci m\u00eame la scission qu&rsquo;elle recherche d&rsquo;avec son essence et situation naturelle, et d&rsquo;introduire dans le jeune esprit un monde \u00e9loign\u00e9, \u00e9tranger. Mais le mur gr\u00e2ce auquel est op\u00e9r\u00e9e cette s\u00e9paration en vue de la culture, dont il est ici question, est le monde et la langue des Anciens ; mais ce mur, qui nous s\u00e9pare d&rsquo;avec nous-m\u00eames, contient, en m\u00eame temps, tous les points d&rsquo;ancrage initiaux et les fils conducteurs du retour \u00e0 nous-m\u00eames, et l&rsquo;attachement amical \u00e0 lui-m\u00eame, et des retrouvailles avec nous-m\u00eames, mais avec nous [tels que nous sommes] selon l&rsquo;essence universelle vraie de l&rsquo;esprit\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Hegel, \u00ab\u00a0Discours du gymnase\u00a0\u00bb, <em>Textes p\u00e9dagogiques<\/em>, trad. fr. Bernard Bourgeois, Paris, Vrin 1978, p 82.<\/p>\n<p><strong>**Le <em>Neveu de Rameau<\/em> dans le texte de Hegel (allusions et citations)<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0(\u2026) Ce qu\u2019on exp\u00e9rimente dans ce monde, c\u2019est que ni les essences effectives du pouvoir et de la richesse, ni leurs concepts d\u00e9termin\u00e9s \u2013 Bien et Mal ou la conscience du bien et la conscience du mal, la conscience noble et la conscience vile \u2013 n\u2019ont de v\u00e9rit\u00e9, mais tous ces moments se pervertissent plut\u00f4t l\u2019un dans l\u2019autre, et chacun est le contraire de soi-m\u00eame (\u2026). \u2013 Les pens\u00e9es de ces essences, du bien et du mal, se pervertissent elles aussi au cours de ce mouvement\u00a0; ce qui est d\u00e9termin\u00e9 comme bien est mal\u00a0; ce qui est d\u00e9termin\u00e9 comme mal est bien. Quand on juge la conscience de chacun de ces moments comme conscience noble et conscience vile, ces moments sont plut\u00f4t eux aussi dans leur v\u00e9rit\u00e9 l\u2019inverse de ce que ces d\u00e9terminations doivent \u00eatre. (\u2026) \u2013 La conscience honn\u00eate prend chaque moment comme une essentialit\u00e9 stable, elle est l\u2019inconsistance d\u2019une pens\u00e9e sans culture pour ne pas savoir qu\u2019elle fait exactement l\u2019inverse. La conscience d\u00e9chir\u00e9e, par contre, est la conscience de la perversion (<em>Verkehrung<\/em>), et proprement de la perversion absolue. Le concept est ce qui en elle domine, le concept qui rassemble les pens\u00e9es qui sont \u00e0 grande distance les unes des autres pour la conscience honn\u00eate\u00a0; et son langage est par cons\u00e9quent scintillant d\u2019esprit (<em>Geistreich<\/em>).<br \/>\nc) \u2013 (LA VANITE DE LA CULTURE) Le contenu du discours que l\u2019esprit tient de soi-m\u00eame et sur soi-m\u00eame est donc la perversion de tous les concepts et de toutes les r\u00e9alit\u00e9s\u00a0; il est la tromperie universelle de soi-m\u00eame et des autres et l\u2019impudence d\u2019\u00e9noncer cette tromperie est justement pour cela la plus haute v\u00e9rit\u00e9. Ce discours est l\u2019extravagance du musicien qui \u201centassait et brouillait ensemble trente airs italiens, fran\u00e7ais, tragiques, comiques, de toutes sortes de caract\u00e8res\u00a0; tant\u00f4t avec une voix de basse taille il descendait jusqu\u2019aux enfers, tant\u00f4t s\u2019\u00e9gosillant et contrefaisant le fausset il d\u00e9chirait le haut des airs, successivement furieux, radouci, imp\u00e9rieux, ricaneur\u201d. A la conscience pos\u00e9e qui fait honn\u00eatement consister la m\u00e9lodie du bien et du vrai dans l\u2019\u00e9galit\u00e9 des tons, c\u2019est-\u00e0-dire dans l\u2019unisson, ce discours se manifeste comme un fatras de sagesse et de folie, \u201cun m\u00e9lange de sagacit\u00e9 et de bassesse, d\u2019id\u00e9es justes et alternativement fausses, d\u2019une perversit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale de sentiments, d\u2019une turpitude compl\u00e8te et d\u2019une franchise peu commune\u201d. Elle ne pourra renoncer \u00e0 passer par tous ces tons et \u00e0 parcourir en haut et en bas toute la gamme des sentiments, du plus profond m\u00e9pris et de la plus profonde abjection jusqu\u2019\u00e0 la plus grande admiration et \u00e0 la supr\u00eame commotion\u00a0; \u201cmais une teinte de ridicule sera fondue dans ces derniers sentiments qui les d\u00e9nature\u201d\u00a0; mais les premiers, par contre, trouveront dans leur franchise m\u00eame un trait de r\u00e9conciliation, dans leur profondeur bouleversante la note qui domine tout et qui restitue l\u2019esprit \u00e0 soi-m\u00eame.(\u2026)\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Hegel, <em>La ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019esprit<\/em>, traduction de Jean Hyppolite , Ch. VI, p. 78-81.<\/p>\n<h6><strong>Annexe 2 \u2013 Le b\u00e9n\u00e9volat pair<\/strong><\/h6>\n<p><a href=\"http:\/\/www.lamaisongueth.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/JourneeEtudes.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-801 size-full\" src=\"http:\/\/www.lamaisongueth.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/JourneeEtudes.jpg\" alt=\"\" width=\"604\" height=\"854\" srcset=\"https:\/\/www.lamaisongueth.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/JourneeEtudes.jpg 604w, https:\/\/www.lamaisongueth.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/JourneeEtudes-212x300.jpg 212w\" sizes=\"auto, (max-width: 604px) 100vw, 604px\" \/><\/a><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Etre cultiv\u00e9, c\u2019est devenir \u00e9tranger \u00e0 soi-m\u00eame\u00a0\u00bb Hoste, La Maison G\u00fcth, 14 septembre 2019 *** Texte int\u00e9gral de la conf\u00e9rence de Jean-Yves Tr\u00e9pos Pour commencer, deux pr\u00e9cautions. La premi\u00e8re, en r\u00e9ponse \u00e0 une question qui pourrait vous venir imm\u00e9diatement. Quel rapport pourriez-vous trouver entre ce texte de Diderot et le titre de cette conf\u00e9rence\u00a0? Bien<span class=\"more-link\">Continue reading<\/span><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[],"class_list":["post-793","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-evenement"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lamaisongueth.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/793","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lamaisongueth.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lamaisongueth.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lamaisongueth.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lamaisongueth.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=793"}],"version-history":[{"count":45,"href":"https:\/\/www.lamaisongueth.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/793\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":845,"href":"https:\/\/www.lamaisongueth.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/793\/revisions\/845"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lamaisongueth.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=793"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lamaisongueth.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=793"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lamaisongueth.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=793"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}